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Textes

Hantise de l'espace

Jean-Paul Gavard-Perret

Non seulement William Laperrière en tant que sculpteur dessine dans mais aussi de l’espace. Ses œuvres semblent parfois soulevées par leur propre cavité qui à la fois les enveloppe, les protège en une sorte de sérénité active.

Elle semble alléger la pièce elle-même.

Chaque pièce est faite de tâtonnements, trouvailles et abandons. Les sculptures se présentent toutes comme des habitations minimales autant pour y « vivre » que tirer des plans sur l’avenir. Existent là des volumes, des questionnements, des ombres variables. Ce sont autant de cachettes mystérieuses qui pourtant ne dissimulent rien.

De telles œuvres sont dans leur compacité paradoxalement liées à l’air. Inclus ou non il oriente chaque pièce.

Il est sur quoi elle s’appuie ou compose. Une logique poétique dirige de telles inventions et – lorsque la réponse est trouvée – chaque pièce devient irréprochable, unique. Ajoutons que son toucher est sentimental, effusif comme si Laperrière leur apportait un grain, une peau. Les yeux convoitent le toucher. L’inverse est vrai aussi.

L’utilisation du bois – matériaux « pauvre » – évite de transformer les sculptures en objet de fétichisme comme c’est le cas avec le bronze ou le marbre. L’artiste se retrouve ainsi dans une mouvance très post-moderne : le matériau y retrouve son importance sans pour autant perdre sa puissance de restitution symbolique que l’art engendre et, ici, selon une approche plutôt minimaliste capable d’engendrer une force poétique plus prégnante. Chaque pièce devient moins un vestige qu’un état naissant ou si l’on préfère un point de vue sur la vie.

Le corps de l’artiste crée le geste qui  façonne chaque pièce. Entre elle et l’espace surgit un porte-empreinte du monde.

Et la sculpture demeure le champ de fouille du temps.

Elle rappelle un passé mais n’a de cesse de le dépasser en devenant – par ses formes violentes et subtiles – des icônes primitives du futur. Existent adhérence, pression, lecture visuelle et tactile et ce, non selon un jeu de la métaphore mais de pièces qui dans leur réduction ou leur agrandissement sollicitent le propre imaginaire du spectateur en convoquant son regard, ses pensées.

Nous sommes entre les choses cachées et non cachées, entre les «choses», là où la sculpture propose un denudare particulier. Il exclut le voile ou le drapé. Tout est brut mais en même temps subtilement travaillé.

William Laperrière crée un espace absolument optique dont le code symbolique choisi instinctivement par l’artiste échappe aux vulgates connues et trop immédiatement reconnaissables. Nous sommes plus proches d’une sorte de « vérité » du sens tant les œuvres de l’artiste inscrivent la présence d’une matière qui parle et qui pose par la bande une autre question : « Et vous, vous savez ce qu’il en est de l’art ?»

Nulle question de tourner le dos à l’art comme trop de créateurs actuels qui, face à lui, jouent les fantômes et prennent la fuite. William Laperrière l’affronte, l’œil ouvert et la main juste, afin de créer de face et sans bouclier ce qui en conséquence nous  interpelle. Chaque sculpture propose donc son grand songe : le regardeur ne dort pas. Il ne devient pas pour autant insomniaque rêveur mais échappe à une trop simple hypnose.

Empreinte, forme, volume

Y. Mairot, Juin 2008

Ce qui frappe, au premier abord, dans l’œuvre de William Laperrière, c’est le fascinant rapport que nous découvrons entre la matière – le bois – et la main de l’artiste ; une évidente similitude lourde de conséquences, de connaissances, de pratiques inventives.

La main de l’homme est marquée d’empreintes et sillonnée de lignes inimitables. Ainsi, – on le sait – aucune main n’est semblable à une autre depuis que l’humanité existe et tant qu’elle survivra.

Cette caractéristique nous l’appréhendons – quasi identique – dans le monde végétal ; ainsi le bois la porte en lui ; aucune parcelle ligneuse par sa structure, l’agencement spécifique de ses fibres, n’est semblable à une autre.

Dans les deux registres (celui de l’homme et celui du bois) nous sommes confrontés à cette énigme pascalienne qui s’étend à l’univers entier, des particules infimes jusqu’aux centaines de milliards de galaxies tout à la fois semblables et fondamentalement dissemblables.

Dans ses pratiques artistiques William Laperrière, sans aucun doute, a ressenti profondément cette étonnante – voire miraculeuse – adéquation de la main à son matériau de prédilection. De cette connaissance intime il a tiré des formes inédites : Surface tordue, comme son nom l’indique s’accorde à la torsion naturelle du bois de noyer ;

Surface centrifuge évoque jusqu’à la fructification du cerisier. C’est probablement de la prégnance de ces formes qu’a surgi l’apparition de volumes d’une surprenante originalité. Celle-ci tient à la présence, non pas du vide mais du « creux ». Nombre de sculptures en effet, ont un « dehors » et un « dedans » comme en témoignent les titres : Surface intérieure, Surface cubique, Surface explosive.

Or, cette singularité s’attache incontestablement à la nature même du bois. C’est bien au sein même de la matière ligneuse que William Laperrière a découvert les lignes de force de sa création.

Ainsi, dans sa recherche esthétique, l’artiste apporte une confirmation de ce que nous enseigne le patrimoine artistique depuis des temps immémoriaux : l’œuvre d’art s’intéresse à ce qui est en marge, à ce qui relève de la périphérie. Ce faisant, elle reconstitue l’unité du monde et de la vie. Elle affronte les contradictions pour tenter de les résoudre.

D’ailleurs, qu’on considère des sculptures comme Astéroïde, Surface centrifuge, Valorisation de l’invisible (titres tout à fait révélateurs) ou encore Sculpture en forme de chaise dans laquelle est transgressé l’usage de l’objet, il s’agit d’œuvres à la frontière de deux perceptions différentes mais complémentaires : Œuvres qui laissent place à l’interprétation personnelle, qui sollicitent l’imagination, qui ouvrent un champ de liberté.